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- L'équipe d'À l'écoute des citoyens
Le blogue littéraire
par Kerry Clare
C’est un mythe que de dire que la lecture est une activité solitaire. Un mythe perpétué, sans doute, du fait que la lecture est une activité plutôt paisible. Or l’acte de lire est à prime abord une transaction silencieuse entre deux personnes — l’écrivain et le lecteur. Une transaction qui ne s’achève qu’une fois que le lecteur a ré-imaginé les mots de l’auteur pour en faire sa propre idée.
Cette transaction ne se limite évidemment pas à deux personnes. Les créatures sociables que nous sommes se donnent la peine d’élargir ce partenariat — nous tous qui sommes rassemblés ici en sommes un parfait exemple. Les cercles de lecture en sont un autre, tout comme les communautés qui émergent des librairies indépendantes, ou encore les auteurs amateurs, les auditoires de séances de lecture et de signature par des auteurs, et ceux de nous qui nous nous précipitons sur la page des critiques littéraires d’un journal.
Pourtant, la lecture en public est plus fréquente qu’on ne pourrait le croire — dans les transports en commun, par exemple. En ces temps difficiles pour l’industrie du livre — avec les ventes en baisse, et, paraît-il, la diminution du lectorat — je suis réconfortée chaque fois que je prends le train ou l’autobus et que je vois une foule de gens qui ne se connaissent pas, rassemblés spontanément dans le même lieu, dont un grand nombre sont en train de lire.
Peu m’importe ce qu’ils lisent — particulièrement s’ils sont jeunes, parce que dans mon enfance, je ne lisais que les bandes dessinées Archie. Peu m’importe qu’ils soient en train de lire un journal ramassé par terre, un roman de vampire pour adolescents, ou un ouvrage complet sur la morue. Ces gens lisant seuls, ensemble, sont les signes les plus encourageants de l’avenir de notre civilisation qu’il me soit donné de voir chaque jour.
Quant à Internet, on pourrait le comparer à un autobus, puisqu’il prend tout et qu’il nous oblige à passer par-dessus des détritus. À un autobus, parce que comme avec Internet, les lecteurs lisent côte à côte, sauf lorsque de temps à autres ils délaissent leur livre pour entrer en contact avec quelqu’un.
La plupart des gens ne se préoccupent pas du phénomène Internet qu’est le blogue littéraire. La plupart des gens ne s’intéressent pas trop aux potins littéraires et aux luttes et scandales ayant trait aux livres, ni aux échanges de critiques, ni à la célébration des meilleurs livres publiés hier, ou il y a des années. Ils trouvent probablement étrange que d’autres gens passent autant de temps à penser aux livres, à écrire au sujet des livres et ce, par plaisir.
Lorsque j’ai commencé à écrire des blogues littéraires, c’était par désir d’être davantage engagée dans ma lecture. Pourquoi un blogue? Pourquoi ne pas m’être contentée d’un calepin et d’un stylo? C’est évidemment parce que je cherchais, moi aussi, le contact avec une communauté. Inspirée par d’autres blogues littéraires, j’ai aimé l’idée que quelqu’un d’autre puisse remarquer ce que j’avais à dire.
Après avoir commencé à écrire des critiques de livres courtes et informelles, sans nulle autre prétention que celle d’une simple lectrice, des éditeurs ont commencé à s’y intéresser. Comme les blogueurs sont devenus un outil de marketing essentiel ces dernières années, des éditeurs ont commencé à m’offrir de m’envoyer des livres. Et malgré les craintes que j’ai pu nourrir, au début, de devenir un outil de marketing essentiel, j’ai réussi à conserver mon autonomie — je ne lis que les livres que je veux lire et je n’écris des critiques que sur ceux qui m’intéressent suffisamment. Je continue à acheter encore beaucoup de livres, et j’aime l’idée de faire ma part en faisant connaître ceux que je préfère.
J’ai rapidement découvert, cependant, que plus je pensais aux livres et écrivais à leur sujet, plus j’en avais à dire. Qu’il s’agisse de réagir à l’actualité du milieu littéraire, d’explorer les liens bizarres entre des livres que j’étais en train de lire, de parler de mes propres activités livresques — le catalogage, les notes de lecture, les livres relus, le billet de deux dollars trouvé à l’intérieur du roman The Robber Bride. J’ai commencé à faire des entrevues avec des auteurs, ce qui équivaut à être en ligne directe avec Dieu le père. Et j’écris encore, bien sûr, des critiques de livres — comme en témoigne, à côté de mon lit, la pile de livres qui est sur le point de s’effondrer.
Et qu’en est-il de ce blogue, celui que j’avais commencé afin de m’engager davantage dans ma lecture? Eh bien, d’autres personnes l’ont également trouvé intéressant. J’ai des statistiques sur les lecteurs de mes blogues et, sauf pour les passionnés, c’est-à-dire les enthousiastes de blogues littéraires comme moi, qui les consultent chaque jour ou qui ont leurs propres blogues comme le mien, la majorité de mes lecteurs les consultent à l’occasion, ce qui prouve encore que l’expérience d’un livre reste dure bien après la dernière page et que les lecteurs ont le désir d’en discuter avec d’autres. Plusieurs viennent chaque jour poser une question dans mon blogue au sujet d’un livre ou d’un auteur donné. Parfois, ils veulent une recommandation ou ont des questions au sujet d’un livre qu’ils ont déjà lu. Les lecteurs y viennent pour apprendre davantage en lisant l’opinion de quelqu’un d’autre. Certains cherchent une réponse à une question, ayant inscrit dans un moteur de recherche le nom d’un livre avec la mention « Que signifie la fin? » Ou encore, des élèves du secondaire qui font des recherches pour des idées de travaux, ou des cercles de lecture qui consultent des critiques de livres en ligne, en quête d’inspiration pour des sujets de discussion. Il y a des gens qui émettent des commentaires parce qu’ils sont en désaccord avec mes évaluations ou qui ajoutent leurs propres opinions. Un livre lu envoie une onde de choc dans le monde, et l’Internet nous aide, nous les lecteurs, à la répercuter sans fin.
Et qu’est-il advenu de la simple transaction que j’ai mentionnée au début, entre le lecteur et l’écrivain? Ici, la relation devient complète. En effet, les auteurs veulent désespérément savoir ce que les lecteurs font de leurs livres dans le monde, se demandant si leurs livres sont lus. Je sais que la plupart des auteurs n’avoueront pas qu’ils passent leurs vendredis soir à la maison à inscrire leur nom dans un moteur de recherche, mais ils sont nombreux à le faire, et j’ai les statistiques Web pour le prouver.
J’ai été étonnée d’apprendre récemment que Virginia Woolf avait en quelque sorte prédit, en 1925, le phénomène des blogues littéraires. Dans son essai intitulé Comment lire un livre? qui traite des lecteurs et de leurs « responsabilités » et de leur « importance », elle écrit que « … les normes qu'érigent les lecteurs et les jugements qu'ils forment partent dans les airs et se diffusent dans l'atmosphère que respirent les écrivains quand ils travaillent. »
L’Internet, les blogues littéraires en particulier, a concrétisé la métaphore de Woolf. Bien que virtuelle, la communauté de lecteurs dont elle parle, envoyant leurs jugements dans les airs, est réelle.
Il nous incombe toutefois de prendre au sérieux les « responsabilités » auxquelles elle fait référence. Il est évident que si nos jugements aboutissent dans l’atmosphère, nous devons veiller à formuler des jugements éclairés et appropriés, à lire avec sagesse, attention et ouverture d’esprit.
Je connais tant de gens qui demeurent horrifiés, pour ne pas dire terrifiés, par la popularité grandissante du soi-disant « culte de l’amateur ». Pour eux, la critique littéraire semble faire place à une horde de lecteurs ordinaires. Et, bien que je voie la critique littéraire comme un art dont la qualité surpasse incontestablement celle des blogues littéraires comme le mien, je constate par ailleurs que les blogues littéraires et la critique littéraire sont deux choses différentes, comme l’avait si bien reconnu Virginia Woolf. Dans son essai, elle ne considère pas ces lecteurs comme étant des critiques, ni même des pseudo-critiques. Ils sont autre chose, tout en étant essentiels au rayonnement dans le monde de cette passion qu’est la lecture et même au rehaussement du calibre des livres.
Comme l’écrit Woolf, ces lecteurs créent «une autre sorte de critique, l'opinion de gens qui lisent par amour de la lecture, lentement et pour le plaisir, et font preuve dans leur jugement d'une grande compréhension mais aussi d'une grande sévérité. »
Elle poursuit ainsi : « Et si grâce à nous les livres pouvaient devenir plus forts, plus riches et plus variés, cela vaudrait le coup d'atteindre pareil but. » Quant à moi, j’estime qu’elle a raison et que nous sommes en train d’y parvenir.
Lisez le blogue de Kerry Clare sur ce Point des arts (en anglais seulement) :








